Charlotte a vingt-cinq ans lorsqu’elle voit sa mère mourir lentement, son corps à la fois gonflé et maigre se soulevant doucement au rythme d’une respiration anormale. Elle se souvient de son dernier regard, incrédule et déjà loin. Ce regard anormal, elle l’a déjà vu lors de l’annonce de l’arrêt des traitements. Les yeux de sa mère avaient alors erré quelques secondes, puis ils étaient montés vers le plafond, avant de redescendre, de se plisser comme dans un effort de compréhension et enfin de se refermer. Charlotte se souvient très nettement du médecin, debout près du lit ; de sa mère protégée sous un petit bonnet de laine, minuscule sous les couvertures, de ses yeux d’un marron profond. Bien sûr, elle savait que cela devait arriver. Depuis un moment déjà, sa mère ne recevait plus ses chimiothérapies assise dans la salle commune, sur les gros fauteuils bleu lavande. Cela faisait déjà quelques semaines qu’elle était passée dans une chambre à part et restait allongée. Les mois précédents, Charlotte avait observé à la dérobée les patients qui entraient dans cette chambre, elle avait peur d’en arriver là.
Ils ont eu un dernier Noël tranquille. Sa mère est alors debout à la caisse du magasin, avec des articles neufs achetés pour reprendre son travail d’enseignante. Elle est souriante. Quelques semaines plus tard, des douleurs et des trucs louches se font sentir. Depuis l’autre bout de la France, Charlotte le sait immédiatement, c’est la dernière ligne droite. La rechute a donc eu lieu.
Elle accompagne toutes les séances de chimiothérapies ou presque, prend le train un nombre incalculable de fois, passe des heures à observer la petite goutte tomber dans la perfusion, le linoléum de la chambre, celui du couloir, les portes d’entrée coulissantes, la végétation rachitique devant la clinique, puis devant le CHU. Elle fait les courses, le ménage, court à la pharmacie, apprend à poser des bandes de contention sur la totalité de la longueur d’une jambe, change des pansements, lit des articles sur les interactions médicamenteuses, les allergies à la colle des pansements, les réactions aux chimiothérapies. Elle se gare des centaines de fois pour des rendez-vous, des cures, des scanners, des prises de sang.
Tenue par sa culpabilité d’avoir été le caillou dans la chaussure familiale, elle se le fait payer au triple d’avoir été ce qu’elle a été, sans savoir exactement ce qu’elle a été ni ce qu’on lui reproche. Elle se sent obligée de repousser ses limites, de les enfoncer aussi loin qu’elle le peut, en quête d’une rédemption maternelle et familiale. Elle essuie les vomis, fait les bouillottes, les tisanes, administre la morphine, masse le ventre. Elle bouge même la grosse aiguille plantée dans le ventre de sa mère, tandis que la médecin, un peu embêtée de la laisser faire cela, lui dit qu’elle n’a pas d’infirmière disponible. « Si ça ne coule plus, bougez l’aiguille tout doucement. Changez le pot quand il sera plein. » La salle est plongée dans une semi pénombre, le corps de sa mère repose sous le drap, comme un avant-goût de cadavre. C’est l’été, il fait trop chaud et la tête de Charlotte tourne. Elle s’exécute pourtant et draine le liquide du ventre de sa mère.
Quelques mois avant de mourir, un après-midi, sa mère se tord de douleur sur le canapé du salon. Charlotte est alors seule avec elle. Entre deux contractions douloureuses, dans les larmes, sa mère lui demande : est-ce que tu me pardonnes ? Évidemment, maman.
Évidemment que non.
Sa mère veut l’extrême-onction. Elle veut que sa fille la libère de ses pêchés, ut a peccatis te salvet, amen.
Combien de temps pour pardonner ? Pour pardonner cette culpabilité et cette honte qui ne la quittent pas, ces crises de panique pendant lesquelles elle croit crever d’étouffement, ces retours chez elle en rasant les murs, suante et terrifiée à l’idée de mourir comme ça sur le trottoir pendant que tout le monde la regarde agoniser, ces levers au milieu de la nuit, à se toucher le cou à la recherche d’un indice qui dirait que cette fois, c’est la bonne, ça y est, tout est bloqué, elle va étouffer ?
Comment on la pardonne, cette violence ? Et puis d’abord, d’où elle vient ?

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