La Revoltosa

Charlotte naît en avril 1982. L’été précédant sa naissance, dans l’espoir soulevé par l’élection de la gauche, ses parents démarrent avec elle leur toute nouvelle vie d’adultes. Longtemps, sa mère n’a de cesse de lui répéter qu’elle est un enfant désiré. Mais cet enfant désiré n’a en réalité jamais grandi, il est resté niché dans les fantasmes de ses parents. Charlotte a été un enfant programmé, attendu, incontrôlable et finalement, décevant.

Alors que Charlotte est âgée de huit ans, dans un geste de rage, sa mère plante un couteau dans la table, juste devant elle. Figé, le souvenir de Charlotte n’est associé à aucune émotion durant une trentaine d’années avant de se remettre à nouveau en mouvement.

La Revoltosa

Les premiers souvenirs de Charlotte sont merveilleux. Elle habite une jolie maison ancienne à deux pas d’une petite rivière vert sombre bordée par un chemin qui sent l’ail sauvage. Petite, brune, sa peau est claire et fragile ; elle aime marcher, entourée de ses parents qui lui tiennent la main.

De ce petit paradis, elle dégringole cependant rapidement et violemment vers l’âge de trois ans et demi lorsque que son père, Paul, réussit un concours et entre dans une grande école publique située à plusieurs centaines de kilomètres de la maison. Le même mois, Hélène, accouche d’un nourrisson tout rond, tout blond et plutôt braillard. En ce mois de novembre 1985, Charlotte se sent flouée et en colère. Alors que sa mère donne le biberon au nouveau-né, Charlotte passe à côté de son petit frère et, sournoisement, le pince. Ses grand-parents viennent donc habiter à la maison, pour donner un coup de main à Hélène et tenter de contenir Charlotte. Sa colère s’apaisant à peine, elle écope d’un surnom : la revoltosa. Durant des années, elle est fière de ce surnom, elle l’entend comme la marque de son insoumission. Puis elle se demande si l’intention n’est pas de la ridiculiser.

Quelques mois auparavant, l’été 1985 a déjà le parfum d’une fin de règne. Sa mère est enceinte et son père coupe sa belle barbe rousse, toute douce, qui sent bon le tabac à pipe et le savon. La fin de cette barbe, c’est la fin de l’âge d’or. Lorsque son père sort de la maison, cet été là, elle lui hurle qu’il est moche. Il se tient sur le seuil, une serviette autour du cou, l’air d’attendre amusé la réaction de son entourage. Elle est choquée par ce visage qu’elle ne reconnaît pas. Ce n’est plus son père, mais un être étrange dont la partie inférieure du visage, trop blanche, est glabrement louche. Mauvais présage, signe d’un basculement : son père rase son gauchisme et va se défaire des ses pantalons en velours. Finies les soirées avec les copains de gauche, où le visage un peu rougi de ses parents témoigne des discussions politiques enflammées et du bon vin qu’ils boivent. Finie sa liberté de galoper dans les jardins durant ces réunions politiques. Cette demie face blanche pue la scélératesse et l’ordre. Les principes de son père viennent de partir, roux et doux, dans la bonde du lavabo.

Mais qui est cet homme qui se tient sur le seuil ? Elle entend les adultes se moquer de sa réaction.

Elle est horrifiée et cela les fait rire.

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