Lise remit une bûche dans le poêle et se redressa. En se dirigeant vers le fauteuil, elle constata que la douleur dans son pied droit était revenue. Cette douleur apparaissait depuis plusieurs mois, puis finissait invariablement par passer.
Sur les chemins, elle avait appris cette étrangeté : parfois, les épaules deviennent affreusement lancinantes, le pied n’est que douleur chaque fois qu’il se pose, le chemin paraît plus escarpé, trop dur. Et puis, cela passe. Un kilomètre plus loin, les épaules ne font plus mal, le pied n’est presque plus douloureux, et le chemin s’ouvre sur un panorama sublime, il est plat et lisse, le vent se calme et tout redevient magnifique. De quoi étaient constitués les minutes précédentes, dont tout n’était que souffrance et découragement ? Qu’est-ce qui avait chassé cela, dans sa tête, dans son corps ? Que s’était-il passé exactement dans ce revirement ? Quand avait-il eu lieu ? Lorsqu’elle se remémorait ses heures de marche, elle oubliait presque ces moments pendant lesquels elle ne pouvait que fixer le sol en se demandant ce qu’elle faisait là, pourquoi elle s’était embarquée là-dedans. Elle ne se souvenait que des instants de joie et de légèreté leur succédant. Son corps était alors à nouveau frais, ses pas lui apportaient un contentement profond, dénué de douleur ; son sac était bien arrimé, il ne faisait plus qu’un avec son dos, il ne pesait pas plus lourd que ses propres os, ne tirait pas, ne cisaillait plus ses épaules. Elle était alors entière, puissante, mobile, présente face au vent et au soleil, dans l’odeur de coco des ajoncs. Elle était là, dans un déséquilibre harmonieux vers l’avant ; appui, attaque, propulsion. Sans douleur, elle était simplement totalement consciente de chaque partie de son corps et d’absolument tous les éléments qui l’entouraient. Les oiseaux ne faisaient plus que chanter ou piailler, ils échangeaient, s’interpelaient. Elle les entendait bondir, battre des ailes, sautiller dans les buissons. Les cailloux roulaient, les insectes fendaient l’air comme de petits éclairs aigus, certains voletaient dans un bruit de soie, d’autres vrombissaient comme des avions de guerre.
Elle espérait que ses douleurs à l’âme seraient comme celles de son pied : qu’elles finiraient, elles aussi, par passer. Elle enfila donc une paire de baskets, un manteau, attacha vaguement sa tignasse grisonnante et prit ses clefs, laissant Vlad dépité dans l’entrée.

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