Lucie ressemblait à un petit animal situé tout en bas de la chaîne alimentaire, les oreilles dressées à l’affût d’un éventuel prédateur, l’œil anormalement mobile. Malgré son mètre soixante-quinze, elle se traînait un air de petite fille, un jour de rentrée des classes. Elle avait cette manière de gigoter lorsqu’elle était mal à l’aise (et elle l’était souvent), de triturer ses doigts et ses cheveux ; elle passait souvent sa main sur son ventre, en dessinant de petits cercles, comme pour s’assurer qu’elle existait bel et bien. Parfois, d’un coup, elle faisait la morte : assise à une tablée ou en réunion, elle se mettait à jouer l’absente, le regard fixe, la tête penchée vers le sol, pendant de trop longues minutes. L’attention se trouvait alors aspirée vers elle : mais qu’a-t-elle ? Mais pourquoi fait-elle cela ? Est-elle triste ? S’ennuie-t-elle ? Quand elle était suffisamment à l’aise et que l’angoisse ne la dominait pas trop, elle pouvait rire franchement, mais souvent à contre-temps. En groupe, elle gardait généralement le silence et ne comprenait jamais les jeux de mots, submergée qu’elle était par l’idée de mal les interpréter. En tête à tête, elle parlait en revanche énormément. De son travail, et surtout, de ses multiples maux.
Lucie n’était qu’une plainte, une longue plainte permanente, à propos de tout ce qu’on pouvait imaginer et même ce à quoi on n’avait pas pensé. Elle était surprenante. Sa vie était un péril permanent, du plus minime au plus accablant. Cette plante que je viens de toucher ne va-t-elle pas me déclencher une irritation sur la main ? Cette toux n’annonce-t-elle pas ma mort imminente ? Elle présentait sans cesse des troubles divers, sur lesquels elle s’épanchait longuement, n’épargnant à son interlocuteur aucun détail scabreux. Ce qui s’écoulait, ce que ça sentait, la texture ; comment ça grattait, où ça grattait ; comment ça faisait mal, comme des aiguilles, une douleur sourde, des spasmes ou en continu. Elle revenait avec minutie sur ses nuits, toujours mauvaises, inlassablement elle racontait les mêmes réveils nocturnes, la bouche sèche ou la chaleur extrême de ses pieds. Se lever à ses côtés, c’était comme assister à la sortie d’un gros engin de chantier qui serait tombé dans le fossé. L’opération était lourde et complexe, Lucie grimaçait, s’étirait, grimaçait encore. Elle pesait une tonne, oh quelle nuit affreuse. Mais elles l’étaient toutes.
Et c’était avec elle que Norah partait randonner une semaine. Pourquoi ? Par crainte de partir seule plusieurs jours ? Ou parce que chaque fois que Norah lui refusait quelque chose, le ah, je comprends de Lucie tombait comme une goutte d’acide sur la conscience de Norah ?
Ce n’était pas la première fois qu’elles partaient ensemble. Norah savait faire abstraction des plaintes et des angoisses de Lucie, quand elles n’étaient pas omniprésentes. Elle avait pris l’habitude de confirmer machinalement à Lucie que les portes étaient bien fermées, oui, oui, oui, le gaz coupé, sûre, sûre, sûre, que sa douleur n’était pas un signe avant coureur d’une attaque cardiaque, non, non, non, que cette rougeur n’était pas grave, arrête de te gratter et ça va passer, promis, juré. Mais depuis quelques années, Lucie était de plus en plus lourde, comme une glaise en permanence imbibée de liquide lacrymal qui collait et qui pesait. Et ces derniers mois avaient été les pires. Lucie ne vivant pas réellement, elle s’inventait des vies, et des problèmes, et des maladies, et des amours. Ces derniers temps, elle vivait un amour impossible et douloureux avec un collègue qui ignorait l’existence même de ses sentiments. Chaque regard, chaque frôlement, chaque mot la plongeait dans les grandes profondeurs obscures d’une interprétation mystico-psychologique. Est-ce qu’en disant cela, il ne pensait pas plutôt ceci ? Et pourquoi me le dire à ce moment-là ? Mais quel moment ? Et était-on bien sûr qu’il ait réellement dit quelque chose ? Qu’importait qu’il l’ait dit, il fallait du carburant à ses fantasmes, il fallait se mettre des mots sous la dent pour remplir l’espace de cette vie creuse qui n’était peuplée que de mirages. Et même dans ses rêves, l’angoisse prédominait. Ne pouvait-elle pas rêver positivement ? Inventer des choses agréables, même si elles étaient étirées jusqu’à n’être qu’à peine croyables ? Non, même dans ses élucubrations à partir du petit grain d’un vague début de relation, passé à la loupe et grossi jusqu’à en être déformé, tout n’était que raté, tristesse, déception, honte, déliquescence. Ne supportant plus cet éternel mouvement à vide, Norah avait poussé Lucie à se déclarer. Il faut que tu saches ! Cette relation fantasmée prenait tellement de place qu’il n’était plus possible à Lucie de penser ni de parler d’autre chose. Norah s’imaginait, en bord de falaise, l’océan face à elle, obligée d’écouter cette fois où Nicolas avait ri et penché sa tête vers Lucie, comme ça, avec ce regard, tu vois ? À cette fois où ils étaient restés à parler dans le couloir (ils étaient seuls ! Seuls !) ; à ce moment où il lui avait proposé d’aller boire une bière sans lui en reparler après. L’épisode de la proposition-non-renouvelée avait duré plusieurs mois : devait-elle lui rappeler cette proposition ? Devait-elle lui en faire une, elle ? Elle avait failli, un soir, lui proposer. Elle raconta longuement ce moment sur le parking, où elle avait hésité, avancé d’un pas vers sa voiture, lui s’éloignant. Mais il était revenu sur ses pas pour finir de discuter (ça voulait bien dire quelque chose !), puis elle s’était appuyée contre sa voiture, dans une pose qu’elle voulait séduisante mais décontractée, et comme ça, ils avaient encore bien parlé une bonne dizaine de minutes, et c’est là qu’elle avait évoqué une bière fraîche, mais il n’avait pas relevé. Pourquoi ?
Norah ne supporterait pas cela une semaine entière, du matin au coucher. Il fallait que Lucie règle cette histoire avant de partir. Alors, poussée par ce qu’elle pensait être de l’empathie et les bons conseils d’une vraie amie, dans un petit message timide, Lucie s’était ouverte prudemment à son collègue. Voilà un grand pas, avait elle dit, je ne fantasme plus ma vie, je la vis. Mais il n’avait pas répondu tout de suite et Lucie s’était effondrée, avant même la réponse, qu’importait finalement la réponse, puisque le message avait mis fin à ses rêveries. Elle ne pouvait plus rien projeter toute seule, comme quand on joue à la poupée et qu’on incarne tous les personnages. Non, par ce message elle avait perdu la main sur ses petites histoires. Heureusement pour Lucie, la réponse du collègue fut sibylline. Suffisamment négative pour que Lucie ne soit pas obligée de s’engager dans une vraie relation mais assez ouverte pour qu’elle puisse continuer à la fantasmer. Le délire était donc monté d’un cran puisqu’elle était à présent assurée de ne pas déplaire.
Enfin voilà, la semaine était réservée et Norah n’imagina même pas l’annuler.
Le départ avait donné le ton. Dans la voiture, Lucie fut mutique. Au bout de quelques dizaines de minutes à observer le défilé des arbres qui bordaient la route toute droite, gardant son visage tourné vers la vitre, d’une voix blanche, elle promit à Norah de ne pas trop lui parler de son collègue. Elle termina sa tirade d’une voix faussement enjouée, ne voilant sa mélancolie que pour la rendre plus remarquable encore, puis, se tournant vers Norah : J’ai bien compris que ça te pèse. Mon dieu, s’était dit Norah, cela risquait d’être long. Il allait falloir l’ancrer dans le présent, ne pas la laisser dériver. Musique, histoires, anecdotes, Norah ne voulait pourtant pas s’épuiser à cela. Elle avait besoin de ces marches au bord de l’océan, de ce vent qui la lavait, de ces jambes qui chauffaient, qui pesaient, de ce corps qui redevenait entier, de cette tête qui fonctionnerait à bas régime, de ces pieds qui reprendraient le pouvoir. À bas la tête, à bas la tête. Durant une semaine, Norah allait pratiquer un déséquilibre permanent vers l’avant, grâce à ses pieds, comptabilisant à eux seuls, cinquante-deux os et quatre sésamoïdes. Elle allait alterner pendant une centaine de kilomètres les phases d’attaque, d’appui, de propulsion, pendant que l’autre pied serait en oscillation ; puis à nouveau, attaque, appui, propulsion. Dans son salon, elle avait essayé de décomposer ce mouvement, qu’on fait comme ça, sans y penser quand on a mal nulle part. Elle avait parcouru des sites de kiné sur la marche quand elle avait eu cette douleur lancinante sous le pied. Puis elle avait fait des radios, des massages, des cataplasmes, fait faire des semelles. Rien. Elle avait toujours l’impression qu’un grand clou était planté sous son pied. Et un jour, un kiné lui avait fait étirer son dos, comme dans la posture du cobra au yoga, et la douleur sous son pied avait disparu. D’un coup. Campée sur ses pieds réparés, elle se réjouissait depuis plusieurs semaines à l’idée de se retrouver sur les chemins caillouteux, à suer en scrutant les deux traits blanc et rouge du chemin de randonnée. Cinq jours à répéter le même geste, évident mais magique, cinq jours entiers à se propulser sur des chemins avec ses pieds, toujours vers l’avant, encore plus vers l’avant, pour voir ce qu’il y avait derrière le tournant, au fond de la crique, en haut de la falaise, derrière les fougères et les chênes liège. Cinq jours à attaquer, appuyer et se propulser face au vent, avec rien d’autre qu’un sac à dos et le soleil. Alors pourquoi avait-il fallu qu’elle parte avec Lucie ? Pourquoi ? Pourquoi s’infliger cette lourde traînée de lamentations derrière elle ?
Dans l’appartement de location, Lucie se préparait en vaporisant du répulsif sur toutes les parties de son corps, comme si elle s’apprêtait à randonner en Amazonie. Comment la Bretagne au printemps pouvait-elle engendrer de telles prises de précautions ? Quels insectes pourraient surgir des fourrés pour provoquer à Lucie une mort lente et douloureuse ? Car c’est dans sa chair qu’ils planteraient leur dard, non dans celle de Norah, évidemment. En terminant son café, Norah l’observait en l’imaginant tomber sur la seule fourmilière de fourmis Paraponera, ces fourmis surnommées « balle de fusil » en raison de la « douleur pure intense et brillante » de leur piqûre, estimée à plus de quatre sur l’échelle de Schmidt. Lucie avait éparpillé absolument toutes ses affaires dans l’appartement, sans aucun sens de la mesure ni de l’éventuelle gêne visuelle que cela représenterait pour Norah. Elle se préparait laborieusement en ponctuant ses phrases de détails immondes sur ses odeurs corporelles, tandis que Norah repensait à l’échelle de Schmidt. L’abeille européenne est à deux, comme le frelon, dont la douleur est qualifiée de « riche ». Celle de la guêpe Polistes est « caustique et brûlante ». Norah se rappelait avoir été piquée, elle se souvenait de cet envahissement qu’avait provoqué la douleur. Elle s’était sentie débordée, non par la sensation, mais par la crainte d’une réaction allergique. L’angoisse était donc au-delà de trois sur l’échelle de Schmidt. Et à quatre, tout en haut de l’échelle de l’entomologiste, les guêpes trônaient. Douleur comparable à la torture pour la Synoeca ; aveuglante, féroce, électrique pour la Pepsis. Mais il avait fallu créer un échelon de plus pour la fourmi Paraponera, qui remportait un « 4+ ». En lavant sa tasse de café, elle entendit Lucie se plaindre de ses nouvelles chaussettes qui irritaient ses pieds. Elle délaça donc ses chaussures pour la troisième fois et décida de bander intégralement ses pieds avant d’enduire les quelques centimètres carrés restant de peau nue d’une pommade lubrifiante contre les échauffements. Norah se rassit alors patiemment en repensant aux populations amazoniennes dont le rite de passage de l’enfance à l’adolescence consistait à se faire piquer par ces fourmis balle de fusil.
La semaine se passerait en itinérance, sac sur le dos. Un soir, un gîte. Cette décision de l’itinérance avait été pour Lucie une source de contradictions terribles, qu’elle avait développées avec une emphase particulièrement exaspérante. Oh, la liberté qu’allait conférer l’itinérance : aller sur les chemins, sac sur le dos, vers son prochain gîte, quelle merveille. Puis Norah reçut des messages s’alarmant de la lourdeur du sac : n’était-ce pas déraisonnable, l’itinérance ? Lucie avait pesé son sac. Quelle drôle d’idée, s’était dit Norah, pour qui la préparation avait consisté à prendre ce qu’elle jugeait utile, avant de se débarrasser du superflus selon un principe simple : cela ne rentrait pas dans le sac.
Les premières heures de randonnée avaient été relativement agréables, même si Lucie semblait vivre une expérience extrême à propos de la répartition du poids du sac sur ses épaules. Le porté de sac à dos se transformait en une expérience de la Nasa, si bien que Norah imagina Lucie bardée de capteurs dans l’espoir d’une analyse fine des masses, des forces, du centre de gravité et des différentes pressions exercées sur son corps. Norah pensait simplement qu’elles allaient s’habituer et que c’était l’affaire des premiers kilomètres. Mais les kilomètres passant, les choses ne s’étaient pas améliorées du tout pour Lucie. Si bien qu’un peu avant le sommet d’une falaise, tout près d’une pointe que voulait voir Norah depuis des semaines, Lucie s’était arrêtée. Elle s’était avachie avec une telle lourdeur sur un rocher que Norah avait craint une future litanie sur l’hématome qu’aurait causé le rocher, hématome rendant toute marche atrocement douloureuse pour les quarante prochains kilomètres. Mais non, Lucie s’était simplement affalée sur son rocher, avec un air très sombre, sans dire un mot. Puis, elle avait geint. Il fallait qu’elle pose ce sac, il le fallait, répétait-elle comme si les bretelles du sac étaient constituées de lames tranchantes. Ce sac n’est pas fait pour moi, avait-elle gémit, mi-souffrante, mi-hargneuse, je dois être trop grande. Lucie, qui avait acheté le même sac que Norah, mesurait une bonne dizaine de centimètres de plus qu’elle. Règle les bretelles, avait proposé Norah. Non, non, non, boudait Lucie, ça ne sert à rien. Le sac n’était pas fait pour elle, elle avait fait une erreur en l’achetant, mais pourquoi avait-elle fait cette erreur ? Elle l’avait évidemment acheté sur les conseils de Norah, qui le trouvait très bien. Son reproche effleura à peine Norah, dont les yeux étaient rivés sur la pointe et ses rochers bruns, gris et noirs. De loin, elle pouvait voir quelques promeneurs soufflés par les vents. Elle avait envie de les rejoindre, voir ce petit bout du monde dont elle rêvait, mais elle était coincée là, avec une Lucie renfrognée, persuadée que son sac n’était pas fait pour elle et occupée à se complaire dans sa douleur insupportable. Tout ce que pouvait faire Norah, c’était de rester à distance, sans mot dire. Sa tentative d’approche s’était soldée par un geste de mauvaise humeur, Lucie ne voulant pas autre chose que la possibilité de se répandre en plaintes douloureuses. Dès le départ, elle avait juré que c’était la mise en route la plus difficile qu’elle n’ait jamais vécue. Le sac pesait plus lourd que jamais, le sentier montait plus que jamais, son corps était plus raide que jamais. Norah ne s’était pas alarmée. Mais voilà, Lucie s’étalait à présent sur un rocher, les bras ballants, la mine affaissée, prête à pleurer. Je n’ai pas ta force de caractère, avait-elle répété plusieurs fois à Norah. Mais enfin, se disait Norah, Lucie avait dix ans et dix kilos de moins qu’elle, pour dix centimètres de plus. Comment cette grande femme mince et jeune pouvait-elle s’abattre ainsi sur son rocher, comme un gros oiseau marin frappé par une violente tempête ? Lucie avait fait la morte sur son caillou pendant quelques minutes supplémentaires, avant de manger une barre énergisante. Elle l’avait grignotée furieusement comme s’il elle était perdue au milieu de nulle part suite au crash de son avion, avant de se lever pour déclarer qu’elle était terriblement gelée. Tu m’étonnes, pensa Norah, assise en plein vent, sans bouger. La pointe avait donc été faite au pas de course, Lucie étant congelée.
Pendant toute la journée, elle s’était traînée à l’arrière. Par moment, elle retrouvait un peu de gaîté, qu’elle employait à moquer Norah. Dis donc, t’as vue comme t’es fagotée ? Norah était partie sans porter le moindre intérêt à sa tenue. Elle avait apporté des vêtements pratiques, amples et légers, ne se maquillait pas et remontait son cache cou sur les cheveux quand le soleil devenait plus fort que le vent. Ces moqueries furent un tournant. Là, suite à une énième blague sur sa tenue, Norah décida qu’elle ne ferait plus le moindre effort. Durant les pauses, elle ouvrit son roman et lut sans se priver du droit de s’isoler mentalement. Lucie ne comprit pas immédiatement, et continua à lui parler d’elle, malgré le roman dressé devant le visage de Norah. Il fallut que Norah lui dise « Je lis », pour que Lucie, enfin, se taise. Elle se délecta de cette trouvaille : il était donc possible qu’elle se taise. Elle prit les devants, et marcha comme si elle était seule, à son rythme, choisissant la longueur et la vitesse de ses foulées. Attaque, appui, propulsion ; attaque, appui, propulsion. Le gauche est suspendu, le droit se pose ; le droit est suspendu, le gauche se pose. Et hypnotisée par son mouvement, elle fut convaincue qu’elle aurait été vraiment mieux seule. Derrière elle, elle sentait le poids des difficultés de Lucie, alourdissant son esprit. Et le soir, se demanda Norah, serait-il si difficile d’être seule ? Au restaurant, la veille, Lucie avait exigé la place avec vue sur mer. Elle était entrée dans le restaurant avec des nausées provoquées par la faim et en était ressortie avec des nausées provoquées par trop de nourriture. Dans l’autre restaurant, elle s’était assombrie lorsque le serveur avait fait de l’œil à Norah. Dans le dernier, il faisait trop chaud. Au gîte, elle s’était attardée près du lit de Norah (le plus petit, car Lucie prenait toujours le grand lit, peut-être parce qu’elle dormait mal, alors que Norah dormait toujours bien ?), tardant à aller se coucher. Elle voulait discuter alors que Norah rêvait de lire et de se sentir glisser dans le sommeil, les jambes lourdes et la peau chauffée de soleil. Finalement, elle n’aurait aucune difficulté à rester seule, en journée comme le soir. Alors pourquoi avait-il fallu qu’elle parte avec Lucie ?
La dernière journée de randonnée fut la pire. Norah avait passé le premier tiers à se retourner pour essayer d’entendre les jérémiades de Lucie. Pourquoi ne comprenait-elle pas qu’elle n’entendait rien, à cause du vent et du frottement de sa capuche ? Il lui fallait systématiquement s’arrêter, dégager son oreille du froissement plastifié de son vêtement de pluie pour lui demander de répéter. Alors, Lucie s’agaçait et articulait exagérément en hurlant, comme si Norah avait été sourde : Je dis que c’est difficile de marcher dans le sable ! Je dis que j’ai mal à mon long fibulaire ! Car Lucie n’avait jamais mal aux pieds ou aux cuisses, non, elle avait toujours mal à des endroits très précis, pour lesquels elle faisait généralement des mois de rééducation avec des exercices à réaliser, qu’elle décidait de faire comme ça, au milieu d’une marche et qui forçaient à s’arrêter pendant plusieurs minutes : « il faut que je travaille la mobilité de mon pied ». Son long fibulaire était quasiment devenu un personnage à part entière, qu’elle appelait « mon long fibulaire » comme on aurait dit « mon grand cousin » ou « ma vieille tante ». Norah répondait ah et reprenait la marche, avant de percevoir encore la voix de Lucie derrière elle. Alors elle s’arrêtait de nouveau, dégageait son oreille de sa capuche et fronçait les sourcils en direction de Lucie, qui lui semblait toujours plus loin. C’est pas la plus belle partie de la côte, là, c’est pas terrible, hurla Lucie.
Était-ce la pluie ? Était-ce le vent ? Norah vivait dans la bulle de sa capuche, dont le bruissement régulier accompagnait maintenant le rythme de ses pieds. Appui, attaque, propulsion, appui, attaque, propulsion. Le monde se résumait à un ovale devant ses yeux, les oreilles caressées par le frou-frou du tissu imperméable. Des sentiers s’élevaient directement pour son nez des odeurs de terre mouillée sur laquelle s’enfonçaient alternativement ses pieds, fermement enserrés dans le moelleux de ses chaussures. Du vert tendre des talus, jaillissaient des tâches roses, jaunes ou blanches qui luisaient presque sous l’effet conjugué de la pluie et du soleil. Toutes les couleurs dansaient, appui, attaque, propulsion, tandis que l’océan se gonflait ou se creusait, comme autant de gros dos d’éléphants tantôt verts, tantôt gris. Appui, attaque, propulsion, frottement de la capuche, appui, attaque, propulsion, frottement de la capuche. Faut que je pisse, hurla Lucie. Car malgré une quantité infinitésimale d’eau absorbée, Lucie urinait sans cesse. D’où pouvait provenir tout ce liquide ? Le manque d’hydratation lui causait évidemment d’horribles migraines, qu’elle décrivait longuement : ça prend devant, sur le front ou ça part des tempes. Quitte à pisser autant, pourquoi ne pas boire ? se demandait Norah. Il faut qu’on s’arrête, j’ai mal à mon tendon d’achille maintenant. Et l’idée de devoir s’asseoir plusieurs minutes aux côtés de Lucie parut intolérable à Norah. Elles trouvèrent un lieu sec, sous les pins maritimes. Au milieu des aiguilles, Norah déposa son sac et s’assit, gardant sa capuche sur la tête. Elle sortit une banane, de l’eau et contempla l’écorce de l’arbre, constituée de grosses croûtes d’un brun rouge. Lucie était absorbée par son téléphone et s’appliquait à transformer les dernières heures en données statistiques : on a fait que sept kilomètres en deux heures, on marche trop lentement. En même temps, marcher dans le sable, sur la première partie, c’était horrible. Le sable, c’est pas bon pour mes tendons, laisse tomber comme je vais le sentir sur le reste de la journée. Donc il nous reste quatorze kilomètres. Le double de ce qu’on a fait. Et visiblement, pour la suite, y’a des dénivelés de malade. Je me demande si toute la dernière partie, on pourrait l’éviter en coupant par là. C’est possible par là ? Je pense que oui, attends. Faut que je regarde, parce que c’est pas sûr. Ce sera de la route, c’est pas terrible la route mais pour mon tendon d’Achille, c’est bien mieux. Hanlala, faut encore que je pisse ou quoi ? Et évidemment, on capte que dalle. Je pense que c’est à cause du café que je pisse autant. Tu pisses pas, toi, évidemment. Tu pisses jamais ou quoi ? Mais en même temps, le café, il était nécessaire vu la nuit atroce que j’ai passée. Quelle chaleur dans ce gîte. Sous les toits, c’était prévisible. Ok, il y avait une belle terrasse, mais si on dort mal, je ne vois pas à quoi ça sert une belle terrasse. Je le digère mal en plus ce café, j’ai presque mal à l’estomac là. T’as pas mal à l’estomac ? Non, évidemment, t’as pas mal à l’estomac, toi.
Norah avait ôté sa capuche et observait les pousses d’un jeune pin en contrebas, dont les rameaux étaient déformés, comme tordus. La cime présentait un aspect buissonnant, puis était comme dressée de pics. Elle pensa à la tordeuse des pousses du pin, ce papillon strié de brun-orangé aux ailes argentées et jaunâtres. Ce parasite déposait ses œufs en été, pour que les chenilles une fois écloses puissent dévorer les bourgeons de l’arbre. L’un après l’autre, elles pénétraient dans les bourgeons, les vidaient de leur contenu avant d’engloutir le suivant. L’automne arrivant, elles creusaient une galerie pour se préparer à hiverner avant la nymphose qui avait lieu au printemps. Ces dévoreuses tourmentaient l’arbre, l’empêchaient de se développer harmonieusement en le grignotant sans pitié.
Lucie s’agita, elle élaborait des scénarios, tous négatifs. Il allait pleuvoir, encore et encore. On n’allait pas arriver avant la nuit. Ils n’allaient pas nous garder notre chambre. Ses tendons n’allaient jamais tenir.
Norah émettait quelques mais non, poussait quelques mais si. Elle avait hâte de remettre sa capuche et de reprendre la tête du cortège avec ses pieds, dont l’un était à présent douloureux. C’était toujours le même, le droit, mais qu’importait, cela finissait invariablement par passer. Sur les chemins, elle avait appris cette étrangeté : parfois, les épaules deviennent affreusement lancinantes, le pied n’est que douleur chaque fois qu’il se pose, le chemin paraît plus escarpé, trop dur. Et puis, cela passe. Un kilomètre plus loin, les épaules ne font plus mal, le pied n’est presque plus douloureux, et le chemin s’ouvre sur un panorama sublime, il est plat et lisse, le vent se calme et tout redevient magnifique. De quoi étaient constitués les minutes précédentes, dont tout n’était que souffrance et découragement ? Qu’est-ce qui avait chassé cela, dans sa tête, dans son corps ? Que s’était-il passé exactement dans ce revirement ? Quand avait-il eu lieu ? Lorsqu’elle se remémorait ses heures de marche, elle oubliait presque ces moments pendant lesquels elle ne pouvait que fixer le sol en se demandant ce qu’elle faisait là, pourquoi elle s’était embarquée là-dedans. Elle ne se souvenait que des instants de joie et de légèreté leur succédant. Son corps était alors à nouveau frais, ses pas lui apportaient un contentement profond, dénué de douleur ; son sac était bien arrimé, il ne faisait plus qu’un avec son dos, il ne pesait pas plus lourd que ses propres os, ne tirait pas, ne cisaillait plus ses épaules. Elle était alors entière, puissante, mobile, présente face au vent et au soleil, dans l’odeur de coco des ajoncs. Elle était là, dans un déséquilibre harmonieux vers l’avant ; appui, attaque, propulsion. Sans douleur, elle était simplement totalement consciente de chaque partie de son corps et d’absolument tous les éléments qui l’entouraient. Les oiseaux ne faisaient plus que chanter ou piailler, ils échangeaient, s’interpelaient. Elle les entendait bondir, battre des ailes, sautiller dans les buissons. Les cailloux roulaient, les insectes fendaient l’air comme de petits éclairs aigus, certains voletaient dans un bruit de soie, d’autres vrombissaient comme des avions de guerre.
La pluie avait cessé mais le chemin était plus escarpé. Les légères montées et descentes permanentes tiraient sur les cuisses de Norah mais le paysage était sublime, alternant forêts et falaises, sur lesquelles battait l’océan, à présent d’un bleu profond. Régulièrement, de l’arrière, Lucie lui demandait si ça allait. Régulièrement, de l’avant, Norah lui répondait que ça allait. C’est alors que Lucie explosa. Elle se mit à hurler : ça va, ça va, évidemment, ça va toujours pour toi.
Après un instant de surprise, qui fit plisser les sourcils de Norah, elle se retourna vers Lucie, immobile sur le chemin. Norah trouva soudain sa présence incongrue au milieu du paysage. Depuis le début de la journée, elle s’était empêchée de la regarder. Mais là, elle ne pouvait ignorer ce qu’elle avait devant elle : elle voyait un visage déformé par la colère et il prenait toute la place dans le paysage. Il était absolument énorme, comme un masque balinais démesurément grotesque, aux couleurs criardes, dont deux grandes dents, telles des défenses de phacochère, hérissaient la bouche. Ce visage géant ondulait, se balançait et se plissait étrangement autour d’orbites inquiétantes et excessivement rondes, au milieu desquelles deux pupilles noires fixes visaient Norah. Qui était ce personnage effrayant qui avait marché toute la journée derrière elle ? Pourquoi ce monstre la suivait-elle ? Se rappelait-elle l’avoir vu, auparavant ? Durant les jours précédents, Norah avait regardé quelques fois le visage de son amie en imaginant apposer ses mains sur ses deux oreilles, pour refermer sa face comme on l’aurait fait d’un livre, claquant les deux pans de la couverture afin d’écraser le flots de mots qu’il contenait. Mais on ne ferme pas un visage comme on ferme un livre. Elle n’avait pas pu mettre fin aux flots de mots en la refermant, il avait fallu rester là, à voir s’écouler du visage de Lucie une litanie glaireuse. Douleur, tard, nausée, sommeil, tendon, dur, épaule, triste, collègue, travail, maman, pipi, mal, peur, coup de soleil. Mais à présent, du gros masque, aucun son ne sortait. Il y avait simplement, sur le chemin escarpé, en léger contrebas sous les pins maritimes, un énorme visage effrayant et peinturluré, farci de dents et surmonté de deux trous noirs fixes.
Norah ferma les yeux une seconde, puis les ouvrit. Il était toujours là. Elle recommença. Encore là. Elle les ferma plus longuement, et recouvrit son visage de ses mains fraîches qui sentaient la résine de pin et la banane. Elle garda les yeux fermés un moment, son corps avait disparu, elle ne le sentait plus. Seules ses mains fraîches et leur odeur existaient. Elle caressa son visage, contracta ses cuisses, ses orteils et fit rouler ses épaules. Elle sentit à nouveau le sol. Les aiguilles de pin sèches émirent un crissement mat sous ses semelles puis l’océan battit en contrebas des falaises. Un cri d’oiseau perça alors nettement l’univers stérile où elle était entrée. Elle frotta son visage puis ouvrit les yeux. Du flou provoqué par les pressions répétées de ses doigts sur ses paupières émergea une silhouette ramassée. Lucie était affalée au milieu du chemin, le sac renversé à quelques mètres d’elle. Assise les mains autour des genoux, elle sanglotait comme un insupportable bébé géant qui se serait écorché le genou. Entre ses hoquets ridicules s’élevait une plainte à destination de Norah. Je sais bien que tu ne me supportes plus, je sais bien que je te ralentis. Je le vois bien. Elle glougloutait comme une grosse marmite dont s’échappait de la mousse, et n’émettait par moment que des syllabes péniblement entrecoupées de râles. Norah eut alors une irrépressible envie de la pousser, d’un coup de pied, par delà la falaise ; elle se vit poser sa semelle contre son grand dos voûté et de l’envoyer valser des dizaines de mètres plus bas, dans les rochers. Qu’elle s’écrase en bas, qu’elle éclate comme un fruit pourri sur la roche sèche, dans splash gluant qui se répandrait sur la pierre mate, les arrosant d’un coulis rose. Elle n’avait absolument plus la force ou l’envie de la consoler, même du bout des lèvres. Elle était incapable de ressentir la moindre empathie pour cet informe tas posé sur le chemin, qui ne savait pas prendre sur elle et l’avait utilisée comme une poubelle à douleurs et à angoisses depuis le début du séjour. Qu’elle crève, se dit-elle. À moins qu’elle ne l’ait dit tout haut ?
Elle tourna alors les talons et reprit son chemin, enfin seule. Elle en était capable, elle se savait à présent. Appui, attaque, propulsion.

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