Et voilà, il y a dix ans très bientôt, je rencontrais pour la première fois un tout petit être dont j’allais être responsable.
Sur le moment, je n’ai pas réalisé grand chose, j’ai surtout ressenti un choc en entendant son cri : j’ai compris qu’elle était vraie, que cette petite chose qui me tenait compagnie depuis quelques mois à l’intérieur, existait bel et bien. Qu’un nouvel être humain existait.
J’étais très en retard sur les connaissances techniques liées à la maternité. J’affichais un air hébêté face à la sage-femme qui me parlait dans une langue étrange, qui sonnait à mes oreilles comme la langue Klingon. Je me souviens de son explication pour le biberon, ponctuée de « C’est très facile » : 30 ML d’eau pour une dose de poudre. Mais je ne comprenais pas. J’ai lu en accéléré des livres, comme on lit un mode d’emploi. Et puis j’ai fini par faire comme je le sentais.
Mais alors, justement, je le sentais comment ?
Je l’ignorais jusque-là, car cela ne m’intéressait pas, mais c’est très politique, l’éducation. C’est quoi l’autorité ? C’est quoi le pouvoir ? C’est quoi la domination ? Parce qu’en tant qu’adulte/parent face à un petit humain, on mesure à quel point on peut faire et dire absolument ce qu’on veut.
Elles sont où les limites ? C’est quoi notre objectif ? C’est quoi éduquer une fille dans une société patriarcale ? Qu’est-ce que je garde de ce que mes parents m’ont transmis ?
J’ai bizarrement pensé à Durkheim et son ouvrage sur le suicide (non, pas à cause du manque de sommeil, même si c’est atroce), mais pour deux causes sociales du suicide : l’anomie, trop peu de règles, on se désintègre dans l’infini, et l’inverse, trop de règles, on étouffe. Alors, j’ai bidouillé un truc entre les deux. Et pour le moment, ça roule.
Maintenant, il me reste à accepter que j’ai fait/je fais de la m####, que je n’ai finalement pas servi à grand chose, qu’elle va essayer de faire sauter le cadre, me trouver naze, que je vais servir de déversoir à angoisses/colères/attentes déçues ; que je ne pourrais pas l’aider pour tout, ni la protéger de tout ; qu’elle tombera peut-être amoureuse d’une ribambelle d’abruti⋅es et qu’il faudra que je ferme ma gueule.
Et surtout, qu’un jour, elle partira.
Mais pour le moment, je suis géniale parce que je gonfle hyper vite les ballons et que je ne la force pas trop à se laver les cheveux.

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