Bordée à gauche par un haut mur duquel dégoulinent des fougères, la route surplombe la rivière, puis peu à peu, la rejoint. Mes genoux d’enfant connaissent cette descente, ces gravillons, ces ornières. Virer à droite, tourner à gauche, éviter la bosse : mon corps se souvient. J’arrive.
En haut de la côte, je pousse sur mon pied, je le suspends un temps, et le déséquilibre commence, toujours plus vite, vers l’avant, vers la rivière pailletée de lentilles vertes. Mon pied touche le sol caillouteux, puis pousse vigoureusement, tandis que l’autre fend l’air à son tour. La route me happe. J’arrive.
Je passe sous l’arche des arbres et la lumière change. Elle ne s’étale plus uniformément mais ondule sous les branches, jaillit au gré du vent et vient, par instant, poser ses flaques dorées sur le sol. Je m’arrête, saisie. L’air, devenu plus enveloppant, s’est chargé d’une odeur d’ail sauvage. Je scrute les petites fleurs, je voudrais les frotter à mes doigts, m’emplir de cette enfance qui sent la terre, l’eau et les jours heureux. Je sais que les fleurs seront là, au bord de la rivière dont le bleu profond est presque noir. J’arrive.
Je lance à nouveau mon pied en avant, en descente vers le passé. Les feuilles vertes dansent autour de moi : luisantes, argentées, tendres, sombres, elles frétillent et se balancent au bout des branches souples. Je bifurque sur le chemin, la racine est toujours là, marquant le seuil de mon monde. Juchée dessus, je pose ma main sur l’écorce du frêne et caresse sa grosse peau, pareille à la croûte du gâteau qui sort du four. Ils sont là, mes grands frênes têtards, les gardes du corps de mon enfance. Comme on entre dans une église, je passe le seuil, et entre en majesté dans le passé. Le pas est prudent, je ne veux écraser personne. Sur le sol, devenu doux, je laisse traverser le cétoine, je contourne la limace rouge et j’évite une rosalie bleu cendré.
Ma chaire, moussue, n’a pas bougé. Je m’y assois, droite, je suis prête. Ici, le ciel
tombe dans l’eau, il se multiplie et s’étire jusqu’à être partout. À mes pieds, les
renoncules aquatiques se balancent mollement dans les nuages. Je relève la tête.
Sur l’autre rive, le regard paisible des maraîchines fauves me couve. C’est ici, sous les yeux ronds de mes douces vaches sacrées, que j’ai appris la liberté.

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